GRANDIR EN DÉCROISSANT . Parcours historique du concept de vieillesse (III)
- Conférence dans le cadre des Cours d’été de l’EHU (Université du Pays Basque), 2026 (suite)
- Philosophie et littérature contemporaines
a) Arthur Schopenhauer (1788-1860)
Arthur Schopenhauer est considéré comme l’un des philosophes les plus brillants du XIXe siècle et comme l’un de ceux qui ont eu le plus d’importance dans la philosophie occidentale contemporaine. Son dernier ouvrage, inachevé et posthume, porte en français le titre L’Art de vieillir, mais son titre original est Senilia. Gedanken im Alter (Senilia, en latin: « des choses de la vieillesse ». Gedanken im Alter: « Pensées dans la vieillesse ») ; il rassemble des notes, des réflexions et des pensées de ses dernières années de vie. Je reproduis ici quelques-unes de ces notes :
« Quelle sottise que de se lamenter et de se plaindre d’avoir eu autrefois l’occasion d’obtenir tel bonheur ou tel plaisir et de l’avoir laissé échapper ! Que gagne-t-on maintenant à s’en souvenir ? La momie desséchée d’un souvenir. Il en va réellement ainsi de tout ce qui nous est arrivé » (n° 41).
« Lorsqu’on parvient à un âge avancé, on ressent encore intérieurement que l’on est exactement le même que lorsque l’on était jeune, voire enfant : cela demeure immuable, car le noyau de notre essence reste souvent le même et ne vieillit pas avec le temps, puisqu’il n’est pas dans le temps et qu’il est donc indestructible » (n° 128).
« La mort apaise complètement l’envie ; la vieillesse seulement à moitié » (n° 154).
« Quel singulier plaisir nous procure la contemplation de chaque animal libre lorsqu’il vaque à ses occupations de lui-même, sans être dérangé ! Lorsqu’il cherche sa nourriture, prend soin de ses petits ou se rapproche de l’un des siens, etc. Il montre ainsi tout ce qu’il doit et peut être. Et même s’il ne s’agit que d’un petit oiseau, je peux le contempler longtemps avec délice ; même un rat d’eau, une grenouille ; mais mieux encore un hérisson, une belette, un chevreuil, un cerf ! Si la contemplation des animaux nous réconforte à ce point, c’est principalement parce que nous sommes heureux de voir notre propre essence devant nous sous une forme aussi simplifiée » (n° 176).
« Chaque jour constitue une petite vie. Chaque réveil et chaque lever sont une petite naissance, chaque matin frais une petite jeunesse, et chaque coucher et chaque sommeil une petite mort » (n° 292).
« Cette existence, qui demeure étrangère à la mort de l’individu, ne possède ni la forme du temps ni celle de l’espace ; mais, pour nous, tout ce qui est réel se manifeste pourtant sous cette forme, si bien que la mort nous apparaît elle aussi comme une annihilation » (n° 298).
« Si l’on réfléchit véritablement, on se rendra compte que tout ce qui périt n’était en réalité pas véritable » (n° 315).
b) Hermann Hesse (1877-1962)
Hermann Hesse, prix Nobel de littérature en 1946, n’eut pas une vie facile : son enfance et sa jeunesse furent marquées par des conflits familiaux et religieux ; il souffrit de profondes crises psychologiques et dépressives et dut affronter l’isolement politique et social découlant de sa position pacifiste et de sa critique du nationalisme pendant les guerres mondiales. Son œuvre Éloge de la vieillesse constitue un excellent condensé de sagesse pour vivre la vieillesse.
Il est possible, nous dit-il, de vivre la vieillesse comme une expérience d’ampleur et de plénitude. Cela exige de l’accepter profondément telle qu’elle est : « Vieillir est un processus naturel et un homme de soixante-cinq ou soixante-quinze ans, s’il ne prétend pas être jeune, est parfaitement sain et aussi normal qu’un autre de trente ou de cinquante ans. Mais malheureusement, nous ne sommes pas toujours en accord avec notre propre âge ; souvent nous nous précipitons intérieurement et, plus fréquemment encore, nous restons en arrière… et alors la conscience et le sentiment de la vie sont moins mûrs que le corps ; nous nous défendons contre ses manifestations naturelles tout en lui demandant quelque chose qu’il ne peut, de par sa nature, nous fournir. Celui qui est parvenu à la vieillesse et qui prête attention à ce fait peut observer que, malgré l’affaiblissement des forces et des facultés, il existe une vie tardive qui, chaque année et jusqu’à la fin, élargit et multiplie le réseau infini de ses relations et de ses liens, et que, tant que la mémoire reste éveillée, rien de tout ce qui est transitoire et passé n’est perdu » (p. 37-38).
On trouve rarement chez Hesse une mention explicite de Dieu. Il le fait dans ce magnifique passage : « … à travers l’image d’un paysage, d’un arbre, d’une histoire humaine ou d’une fleur, Dieu se montre à nous et nous offre le sens et la valeur de tous les êtres et de tous les événements. Et, de fait, il est probable que, dans notre jeunesse, nous vivions avec enthousiasme et passion la contemplation d’un arbre en fleurs, la formation des nuages ; de sorte que, pour l’expérience à laquelle je fais référence, il faut précisément une somme infinie de choses vues, vécues, pensées, ressenties et souffertes ; il faut une certaine atténuation des élans vitaux, une certaine caducité et une certaine proximité de la mort, pour percevoir, dans une petite révélation de la nature, Dieu, l’esprit, le mystère, l’harmonie des contraires et le Grand Un. Les jeunes peuvent eux aussi en faire l’expérience, sans aucun doute, mais plus rarement et sans cette unité de sensation et de pensée, d’expérience sensible et spirituelle, de stimulation et de conscience » (p. 40-41).
Le secret consiste, enseigne-t-il, à « s’accorder avec la vieillesse », à l’aimer telle qu’elle est, à ne rien aspirer à obtenir que la vieillesse ne puisse nous offrir. Il écrit : « Un vieillard qui hait et craint la vieillesse, qui déteste ses cheveux blancs et la proximité de la mort, n’est pas un digne représentant de l’étape de sa vie, pas plus qu’un homme jeune et vigoureux qui déteste sa vocation et son travail quotidien et cherche à leur échapper. En quelques mots : pour accomplir son destin en tant que vieillard et être à la hauteur de sa tâche, il faut s’accorder avec la vieillesse et avec tout ce qu’elle comporte, il faut lui dire oui. Sans ce oui, sans l’abandon à tout ce que la nature nous réclame, nous perdons la valeur et le sens de nos jours — que nous soyons vieux ou jeunes — et nous trompons la vie » (p. 47).
En résumé : il faut dire oui à la vieillesse pour être à sa hauteur.
c) Jorge Luis Borges (1899-1986)
Auteur de récits, poète, essayiste et traducteur, il est considéré par beaucoup comme une figure majeure de la littérature en langue espagnole et de la littérature universelle. Je citerai seulement son poème « Éloge de l’ombre », consacré à la vieillesse, qui commence ainsi :
« La vieillesse (c’est ainsi que les autres la nomment)
peut être le temps de notre bonheur.
…
Toujours, dans ma vie, les choses furent trop nombreuses ;
Démocrite d’Abdère s’arracha les yeux pour penser ;
le temps a été mon Démocrite.
Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ;
elle s’écoule sur une pente douce
et ressemble à l’éternité. »
Et il se termine ainsi :
« Maintenant je peux les oublier. J’arrive à mon centre,
à mon algèbre et à ma clé,
à mon miroir.
Bientôt je saurai qui je suis. »
d) Simone de Beauvoir (1908-1986)
Philosophe, enseignante, écrivaine, militante féministe, auteure de romans, de biographies et d’essais, Simone de Beauvoir publia en 1970 La Vieillesse, un ouvrage de 700 pages, interdisciplinaire, qui constitue l’une des réflexions les plus complètes et les plus reconnues sur le sujet.
L’un des principaux mérites de cette œuvre monumentale est d’introduire deux perspectives critiques jusque-là ignorées : la perspective du genre et la perspective culturelle et sociopolitique en général. Elle dénonce, d’une part, la discrimination sociale, le traitement inhumain et le silence complice dont les personnes âgées en général faisaient l’objet il y a soixante ans, et dont elles sont encore largement victimes aujourd’hui. Et, d’autre part, elle dénonce l’âgisme ou les stéréotypes négatifs appliqués surtout aux femmes âgées.
Voici quelques-unes de ses thèses fondamentales : 1) « Rien ne devrait être plus attendu que la vieillesse. Pourtant, rien n’est plus imprévu » ; 2) « Le malheur des vieillards est un signe de l’échec de la civilisation contemporaine » ; 3) « Nier la vieillesse, c’est nous nier nous-mêmes ».
En ce qui concerne l’âgisme culturel et social dont la femme âgée continue surtout d’être victime, ce paragraphe du livre suffit à titre d’exemple : « Ni dans la littérature ni dans la vie je n’ai rencontré aucune femme qui considérât sa vieillesse avec complaisance. On ne parle jamais non plus d’une “vieille belle” ; au mieux, on la qualifie de “charmante”. En revanche, on admire certains “vieux beaux” ; l’homme n’est pas une proie ; on ne lui demande ni fraîcheur, ni douceur, ni grâce, mais seulement la force et l’intelligence du sujet conquérant ; les cheveux blancs, les rides ne contredisent pas cet idéal viril » (Simone de Beauvoir, La Vieillesse, Éd. Sudamericana, Bogotá, 1970, p. 207).
Simone de Beauvoir clôt les pages de La Vieillesse en devançant son époque et en énonçant une tâche : « Lorsqu’on a compris ce qu’est la condition des vieillards, il n’est pas possible de se contenter de réclamer une “politique de la vieillesse” plus généreuse, une augmentation des pensions, des logements salubres ou des loisirs organisés. C’est tout le système qui est en jeu et la revendication ne peut être que radicale : changer la vie. »
Pour clore ce parcours historique, dans les deux sections qui suivent, je me référerai à la tradition qui nous est culturellement la plus proche, celle qui nous a le plus marqués de sa lumière et de son ombre : la tradition biblique juive et chrétienne.
José Arregi, Aizarna, 29 juillet 2026
(à suivre)
