GRANDIR EN DÉCROISSANT. Parcours historique du concept de vieillesse (II)
* Conférence prononcée dans le cadre des Cours d’été de l’EHU (Université du Pays basque), 2026 (suite)
3. Les traditions de l’Inde : hindouisme et bouddhisme
a) Hindouisme
Dans la grande tradition mystique et sapientielle de l’hindouisme, dont les textes les plus anciens remontent à environ 1500 av. J.-C., s’est élaboré puis diffusé l’enseignement des quatre āśramas, ou étapes de la vie humaine :
1) De la naissance à vingt-cinq ans, l’enfant ou le jeune est brahmachariya : il étudie et acquiert les compétences nécessaires à la vie ainsi que la maîtrise de soi.
2) De vingt-cinq à cinquante ans, l’adulte est gṛihastha : il se marie et travaille pour sa famille et pour la société.
3) De cinquante à soixante-quinze ans, il se libère progressivement (il prend sa retraite, dirions-nous) de ses devoirs familiaux et professionnels afin de se consacrer au vanaprastha (le retrait dans la forêt), c’est-à-dire à la quête spirituelle et à la méditation ; le Code de Manu, l’un des textes les plus influents de l’hindouisme (vers le IIe siècle av. J.-C.), enseigne : « Lorsque le chef de famille voit apparaître des rides sur sa peau, des cheveux blancs et les enfants de ses enfants, alors il doit [ou peut] se retirer dans la forêt » (6.2).
4) À partir de soixante-quinze ans (un âge que très peu de personnes atteignaient à cette époque), la personne âgée, entièrement retirée de la vie active, devient sannyāsin (renonçant), en renonçant totalement au monde matériel afin de se consacrer pleinement à la contemplation, à la dévotion et à la quête de la libération spirituelle la plus profonde.
La personne âgée n’est pas considérée comme improductive et donc inutile ; bien au contraire, elle est regardée comme quelqu’un qui se consacre à l’essentiel, à l’accomplissement de la vie, à la sagesse fondamentale et à la libération de tous les attachements. Elle ne renonce pas à la vie authentique, mais à ce qui l’empêche : l’ambition, le désir de posséder et l’attachement à l’ego.
Ainsi, la personne âgée se prépare à vivre la mort comme un passage (la Pâque, dirions-nous dans le langage chrétien) : non seulement le passage vers un nouveau corps, mais aussi le passage vers la plénitude immortelle. Comme l’exprime l’une des prières les plus célèbres de l’hindouisme, dans la Brihadaranyaka Upanishad (vers les VIIe-VIe siècles av. J.-C.) : « Conduis-moi de l’irréel au Réel, des ténèbres à la lumière, de la mort à l’immortalité » (1,3,28).
b) Bouddha (Siddharta Gautama Bouddha) (VIe-Ve siècles av. J.-C.)
Selon la tradition, Siddharta Gautama était un prince insouciant à qui rien ne manquait dans le palais de son père. Son changement radical de vie se produisit à la suite de quatre sorties du palais, qui lui permirent de découvrir et d’affronter la réalité de l’existence avec sa charge de souffrance. Lors de la première sortie en char, il vit un vieillard courbé avançant péniblement et rentra au palais plongé dans ses pensées. Lors des trois sorties suivantes, il vit successivement un malade, un cortège funèbre et un ascète.
Il découvrit alors que la vie comporte inévitablement la souffrance, comme le dit la récitation des « Cinq Récollections », présente dans l’un des textes les plus connus du bouddhisme, l’Anguttara Nikāya :
« Je suis sujet au vieillissement ; je ne suis pas libre de la vieillesse.
Je suis sujet à la maladie ; je ne suis pas libre de la maladie.
Je suis sujet à la mort ; je ne suis pas libre de la mort. » (5, 57).
En observant avec une attention parfaite, il découvrit que la cause fondamentale de la souffrance est le désir, l’attachement sous toutes ses formes. Il enseigna alors le « Noble Octuple Sentier » pour se libérer de la souffrance radicale ; ce chemin consiste à se libérer radicalement de tout attachement grâce à la pratique de l’attention. Tel est le cœur de tout l’enseignement du Bouddha, le cœur même du bouddhisme : la vérité de la souffrance, son origine, la possibilité de s’en libérer et le chemin qui conduit à cette libération.
Dans un passage très souvent cité du Dhammapada, Bouddha enseigne : « Comme le berger pousse son troupeau avec son bâton, ainsi la vieillesse et la mort mènent la vie des êtres » (10, 135). Rien de ce qui advient, ni personne, n’est qualifié par lui de bon ou de mauvais, et il ne cherche pas non plus à sonder l’origine ni la fin métaphysiques de ce qui est. De même, la vieillesse, la maladie et la mort ne sont ni bonnes ni mauvaises ; elles sont des manifestations de l’existence humaine et de la réalité dans son impermanence constitutive, ainsi qu’une occasion d’approfondir le regard, la conscience et la sagesse ultime du détachement, qui nous ouvre à la plénitude éternelle.
4. La sagesse grecque de l’Antiquité
a) Platon (vers 427 av. J.-C. – 347 av. J.-C.)
Il fut le disciple de Socrate et le maître d’Aristote. En 387 av. J.-C., il fonda la célèbre Académie d’Athènes. Ses principaux enseignements sur la vieillesse se trouvent dans La République, remarquable synthèse de la pensée du Platon de la maturité. Le passage de Platon le plus cité et le plus commenté sur la vieillesse apparaît au début du Livre I, où Socrate dialogue avec Céphale, un vieillard riche et respecté.
– La vieillesse comme libération des désirs passionnels. Céphale déclare : « Lorsque les désirs cessent de nous tourmenter et perdent de leur intensité, il arrive exactement ce que disait Sophocle. Je me sens délivré de nombreux maîtres furieux. » Face aux élans de la jeunesse, la vieillesse apporte le calme et la liberté intérieure. Platon insiste sur ce point dans Le Banquet et Le Phédon. C’est dans ce dernier qu’il décrit la mort de Socrate, buvant la ciguë dans une parfaite sérénité. Mais ici, dans La République, Céphale dit à Socrate : « La cause n’est pas la vieillesse, Socrate, mais le caractère. Les hommes modérés et équilibrés supportent bien l’âge » (329c–330a). Cette observation est décisive. La vieillesse n’est donc ni bonne ni mauvaise : tout dépend de la manière dont elle est vécue. Dans Les Lois, Platon tend à associer la sophrosynè (tempérance, modération, mesure) davantage à la vieillesse qu’à la jeunesse (Livre II, 653a-c), tout en rappelant qu’il faut la cultiver dès la jeunesse. L’un des grands principes de Platon est l’aphorisme grec inscrit au fronton du temple d’Apollon à Delphes, aux côtés du célèbre « Connais-toi toi-même » : « Rien de trop » (cité dans la Protagoras et dans Hipparque 228b).
– La sérénité du vieillard juste. Céphale explique : « Lorsqu’un homme sent sa fin approcher, il éprouve de la crainte et de l’inquiétude pour des choses qui auparavant ne le troublaient pas. » Et il ajoute : « Celui qui sait n’avoir commis aucune injustice vit dans une douce espérance » (330d–331a). La vieillesse n’est pas nécessairement un âge où les inquiétudes disparaissent ; elles peuvent au contraire s’accroître. Tout dépend du regard porté sur son passé, de la manière d’affronter l’avenir et de la façon de considérer l’au-delà de la mort. Quant au passé, faut-il avoir été juste pour vivre sa vieillesse dans la paix ? Assurément non, même si Platon ne nous le dit pas.
– Les vieillards comme dirigeants de la polis. Dans Les Lois, Platon tient pour acquis que les anciens doivent gouverner la cité (gérontocratie). En revanche, dans La République, il affirme que ce sont les philosophes qui doivent la gouverner, après avoir acquis une longue expérience du gouvernement, surmonté les épreuves et atteint la contemplation du Bien, ce qui ne peut se produire avant l’âge de cinquante ans ; seuls les meilleurs parmi les philosophes doivent donc diriger la cité (aristocratie) (Livre VII, 539e–540a, en particulier 540a-c).
b) Aristote (384 av. J.-C. – 322 av. J.-C.)
Philosophe et scientifique, savant aux multiples disciplines, fondateur du Lycée d’Athènes et considéré, avec Platon, comme le père de la philosophie occidentale. En ce qui concerne la vieillesse, il est beaucoup plus empirique et réaliste que Platon. Il ne l’idéalise pas autant : il l’observe et en présente aussi bien les possibilités que les limites physiques et psychiques.
Dans sa Rhétorique (Livre II, chap. 13-14, 1389b14–18), il offre son portrait le plus célèbre de la vieillesse en contraste avec la jeunesse. Avec son habituelle finesse d’observation, il est vrai qu’il ne nous présente pas sous un jour très favorable. « Les vieillards vivent davantage de la mémoire que de l’espérance, car il leur reste peu de vie et beaucoup de passé », écrit-il (Livre II, 1389b). « Ils ont vécu de nombreuses années, ont été plus souvent trompés par les autres et ont eux-mêmes commis davantage d’erreurs ; et comme la plupart des affaires humaines tournent mal, ils n’affirment rien avec certitude… Ils ont été trompés bien des fois et ont commis beaucoup d’erreurs. » Plus loin, il ajoute que les vieillards « sont toujours méfiants, parce qu’ils se défient ; et ils se défient à cause de leur expérience ». La vieillesse les libère des passions les plus impétueuses (« ils ne désirent plus avec intensité », dit-il), mais cela ne garantit nullement une élévation spirituelle. Nous le savons bien. Le passage le plus sévère est celui où il affirme que les vieillards « aiment l’argent (philochrématoi), parce que le manque leur est familier », et qu’ils sont également « mesquins d’âme (mikropsychoi) » (Livre II, 1389b21–23).
Dans l’Éthique à Nicomaque, rédigée plus tard, Aristote présente toutefois un visage beaucoup plus positif : la personne âgée se caractérise par la phrónèsis (prudence, sagesse pratique, équilibre d’âme), qui exige une longue expérience : « Les jeunes peuvent être mathématiciens, mais non prudents » (Livre VI, 1142a). C’est pourquoi Aristote invite à écouter les anciens : « Il faut prêter attention aux affirmations des hommes d’expérience et des vieillards » (Livre VI, 1143b), car, grâce à leur expérience, ils sont capables de « voir correctement » (Livre VI, 1143b). Puissent ces deux affirmations être vraies : que nous sachions voir juste et que nous soyons écoutés !
Enfin, dans sa Politique, le philosophe de Stagire observe que la nature a donné aux jeunes la force et l’élan, et aux plus âgés la prudence, la mesure et la sagesse, « rendant les uns aptes à être gouvernés et les autres à gouverner » (Livre VII, 14, 1332b34–1333a16).
5. La sagesse de la Rome antique
a) Cicéron (106 av. J.-C. – 43 av. J.-C., Ier siècle av. J.-C.)
Marcus Tullius Cicéron, outre qu’il fut philosophe, homme politique et grand orateur, compte parmi les plus grands écrivains de la République romaine. Il est l’auteur du seul ouvrage latin entièrement consacré à la vieillesse : De senectute (De la vieillesse), remarquable plaidoyer en faveur des possibilités qu’offre le grand âge pour mener une vie pleinement accomplie. Penseur éclectique, Cicéron s’inspire aussi bien de Platon et d’Aristote que du stoïcisme, mais c’est surtout l’empreinte stoïcienne qui marque sa réflexion sur la vieillesse. Dès le début de son traité, il affirme que la philosophie aide à « affronter toutes les contrariétés de la vie sans en être accablé » (n° 2) et que « nous sommes sages lorsque nous prenons la nature pour meilleur guide et que nous lui obéissons comme à une divinité » (n° 5).
L’ouvrage est construit comme une réfutation méthodique des quatre raisons pour lesquelles beaucoup considèrent la vieillesse comme une « misère », un âge de malheurs : 1) elle nous écarterait de presque toutes les activités (res gerendae, c’est-à-dire les affaires ou les responsabilités) ; 2) elle affaiblirait le corps ; 3) elle nous priverait de presque tous les plaisirs ; 4) elle annoncerait la proximité de la mort.
Répondant au premier argument — selon lequel la vieillesse nous éloigne de l’action —, Cicéron soutient que cela ne vaut que pour les activités « qui exigent la vigueur et les forces de la jeunesse » (n° 15). Il écrit : « Bien des activités ne s’accomplissent ni par la force, ni par la rapidité, ni par l’agilité du corps, mais grâce au conseil (consilium), à l’autorité et au jugement (sententia), qualités dont la vieillesse, loin d’être dépourvue, est particulièrement riche » (n° 17). Et il insiste : « La vieillesse n’est pas seulement loin d’être faible et vulnérable ; au contraire, elle demeure laborieuse et a toujours quelque tâche entre les mains, avec le même souci de bien faire qu’aux étapes précédentes de la vie » (n° 26).
Contre le deuxième argument — selon lequel le corps s’affaiblit avec l’âge —, Cicéron observe : « Voilà encore un de ces lieux communs sur les infirmités de la vieillesse », tout en ajoutant que la sagesse consiste à « agir selon les forces dont on dispose à chaque moment et à s’en servir, quoi que l’on fasse » (n° 27). Il demande ensuite : « La vieillesse ne conserve-t-elle pas une capacité suffisante pour enseigner, former et préparer les jeunes à exercer toutes sortes de charges ? » (n° 29). Il poursuit : « Il faut se servir de ce bien [la force] tant qu’on le possède ; mais lorsqu’il vient à manquer, il ne faut pas le rechercher. L’adolescence ne doit pas regretter l’enfance, pas plus que l’âge mûr ne doit regretter la jeunesse. Le cours de la vie est fixé, et la voie de la nature est unique et simple. À chaque période de l’existence a été accordé son moment opportun (tempestivitas) » (n° 32). Puis il donne des recommandations d’une étonnante actualité : « Il faut prendre soin de sa santé, faire de l’exercice avec modération, manger et boire ce qui est nécessaire pour reprendre des forces, mais non au point de s’épuiser (…). Tout cela doit être un remède pour le corps, mais plus encore pour l’esprit et l’âme (…). Les corps perdent de leur agilité sous l’effet de la fatigue physique, tandis que l’esprit s’affine grâce à l’exercice intellectuel » (n° 36). Et il conclut : « La vieillesse est supportable lorsqu’elle sait se défendre elle-même, préserver sa dignité, ne dépendre de personne et demeurer, jusqu’à son dernier instant, respectée des siens » (n° 37).
Contre le troisième argument — selon lequel la vieillesse nous prive de presque tous les plaisirs (voluptates) —, Cicéron, fidèle à son inspiration stoïcienne et platonicienne, rappelle que bien des plaisirs (les excès, l’ivresse, les orgies…) sont nuisibles à la santé. Il avertit : « Le plaisir du corps (voluptas), lorsqu’il est trop intense et prolongé, éteint la lucidité de l’esprit » (n° 41). Mais il célèbre aussi les nombreux plaisirs dont une personne âgée peut et doit encore jouir, tels que la conversation et les repas partagés (convivium, symposium). Il écrit : « Quelle grande chose que de voir l’esprit (animus) se libérer de l’ambition, des querelles, des inimitiés, de toute convoitise, et, comme on dit, vivre en paix avec lui-même, comme un soldat en guerre ! Pour la vieillesse, il n’est pas de plaisir plus grand que la vie intellectuelle, lorsqu’il subsiste une étincelle d’amour pour l’étude et la discipline » (n° 49). Et, citant Solon — « on vieillit en apprenant chaque jour beaucoup de choses » —, Cicéron ajoute : « Je pense qu’il ne peut exister de plaisir plus grand pour l’âme (animus) » (n° 50). Il s’attarde ensuite avec délice à évoquer les joies offertes par l’agriculture et par la contemplation de la nature : « Les travaux de la campagne sont agréables par les moissons, les prairies, les vignes et les arbustes, les vergers, les arbres fruitiers, les pâturages pour les animaux, la surveillance et le soin des ruches, ainsi que par la variété de toutes les espèces de fleurs. On trouve également du plaisir dans les semailles et dans l’art de la greffe, grâce auxquels la culture des champs devient encore plus agréable » (n° 54). Et il poursuit : « Que pourrais-je encore dire de la verdure des prairies, de l’alignement des arbres, des différentes espèces de vignes et des oliviers ? Pour conclure brièvement, rien n’est plus abondant pour la joie ni plus beau à contempler qu’un champ bien cultivé » (n° 57). Avant de conclure : « Même sans les plaisirs de la jeunesse, la vieillesse peut être heureuse » (n° 58).
Enfin, répondant au quatrième argument — la proximité de la mort —, Cicéron reconnaît qu’il est certain que nous mourrons, mais que nous ne savons rien de l’au-delà. Il incline vers la conviction platonicienne selon laquelle la mort est une libération ; quoi qu’il en soit, nous devons cesser de nous inquiéter de la mort, vivre dignement le présent et demeurer reconnaissants pour le temps qui nous a été donné. Il écrit : « On peut bien vivre sa vieillesse, pourvu que l’on soit capable d’assumer ses responsabilités et même de mépriser sa propre mort » (n° 72). Et encore : « Les heures, les jours, les mois et les années passent assurément ; le temps écoulé ne revient jamais, et ce qui doit arriver demeure inconnu. C’est pourquoi le temps accordé à chacun est fait pour être vécu, et il convient de s’en satisfaire » (n° 69). Enfin, il conclut par cette magnifique image : « Je quitte la vie comme on quitte une auberge, non comme on quitte sa propre maison » (n° 84). S’il n’y a rien après la mort, nous n’avons rien à craindre. Si, au contraire, la mort est la porte de la vie éternelle, alors nous devrions la désirer.
La hauteur de vue de Cicéron est admirable, tout autant que son réalisme. Sa sagesse est d’une qualité exceptionnelle, et il l’exprime avec une beauté qui continue de nous toucher aujourd’hui.
b) Lucius Annaeus Sénèque (4 av. J.-C. – Rome, 65 apr. J.-C.)
Sénèque est l’un des plus grands représentants de la philosophie stoïcienne. Celle-ci s’exprime avec une remarquable clarté dans son célèbre traité De brevitate vitae (De la brièveté de la vie) ainsi que dans ses fameuses 13 Lettres à Lucilius. La douzième lettre est précisément consacrée à la vieillesse — à ses avantages et à la disponibilité intérieure devant la mort. Elle n’a peut-être ni l’éclat littéraire ni la profondeur de contenu du De senectute de Cicéron, mais elle contient quelques passages d’une grande force, empreints d’un authentique esprit stoïcien.
Sénèque écrit : « Ce qu’il y a de plus délicieux dans tout plaisir est réservé pour la fin. La vie est plus agréable lorsqu’elle commence déjà à décliner sans être encore tombée dans la décrépitude ; et même lorsqu’elle est sur le point de s’éteindre, je crois qu’elle garde encore ses plaisirs ; ou plutôt, à cette étape de l’existence, nous trouvons notre joie à ne plus avoir besoin de ces plaisirs. Qu’il est doux d’avoir épuisé et abandonné les désirs ! » (n° 5). Toute la difficulté est d’apprendre à goûter cette douceur.
Il poursuit : « Si Dieu nous accorde un jour de plus, accueillons-le avec joie. Heureux et véritablement en possession de lui-même est celui qui peut se dire chaque jour : “J’ai vécu” ; chaque matin sera pour lui un gain nouveau » (n° 9). L’expression « J’ai vécu » reprend le célèbre mot grec Bebiôtai, que l’on employait dans l’Antiquité pour dire de quelqu’un qu’« il est mort ». Dire chaque soir « j’ai vécu » est une manière profondément sage et salutaire de rendre grâce pour la journée écoulée et de se préparer à accueillir la suivante comme une vie nouvelle.
6. La sagesse soufie de l’islam : Jalâl al-Dîn Rûmî (1207-1273)
Jalâl al-Dîn Rûmî est l’un des plus grands poètes et penseurs persans, l’une des figures majeures de la mystique soufie de l’islam, fondateur et maître de l’ordre des derviches tourneurs. Dans son style habituellement provocateur, riche de paradoxes, le chapitre 33 de son ouvrage Fîhi mâ fîhi (« Le Livre du dedans ») oppose la joie profonde de vivre à la joie superficielle et illusoire, en associant métaphoriquement la première au vieillard et la seconde au jeune. À la fin du chapitre 33, nous lisons :
« Ils disent : “Un homme doit-il jouer après quatre-vingts ans ?”
Et moi je dis : “Devrait-il jouer avant quatre-vingts ans ?”
Par sa grâce, le Très-Haut accorde aux vieillards un élan de jeunesse que les jeunes eux-mêmes ne peuvent imaginer. Cet élan juvénile apporte au vieillard une fraîcheur qui le fait bondir et rire, qui lui donne envie de jouer, parce qu’il voit le monde avec des yeux nouveaux, sans en être rassasié. Lorsqu’un vieillard découvre le monde renouvelé, il désire jouer, il bondit et retrouve sa jeunesse.
Noble est la vieillesse si, tandis que les cheveux blanchissent,
se dénoue la corde de la joie.
La majesté de la vieillesse vient du printemps de la majesté divine ; l’automne de la vieillesse ne peut l’effacer. L’automne renonce à sa propre nature automnale. Il n’y a jamais de faiblesse dans le printemps de la grâce divine. »
Puis, soudainement et sans transition, Rûmî décrit l’expérience inverse : celle de la personne ordinaire qui perd courage et s’effondre au moindre signe annonciateur de la vieillesse : « De même, écrit Rûmî, chaque fois qu’une dent tombe, le sourire du printemps divin s’affaiblit ; chaque fois qu’un cheveu blanchit, la fraîcheur de la grâce divine se fane ; chaque fois que la pluie d’automne verse une larme, le jardin des vérités s’assombrit. »
Rûmî enseigne ainsi que, pour celui qui vit des illusions de l’ego — la soif de pouvoir, de réussite et de bien-être permanent —, la vieillesse apparaît comme une menace pour la joie de vivre. Au contraire, chez celui qui s’est libéré de l’ego et de ses ambitions, les pertes inévitables de l’âge n’altèrent ni la fraîcheur intérieure, ni l’esprit de jeu, ni la joie profonde de vivre. Encore faut-il, pour y parvenir, se libérer aussi du désir même d’une libération parfaite. Le printemps de la vie n’est pas incompatible avec les faiblesses ni avec les contradictions.
L’enseignement de Rûmî rejoint, au fond, celui de toutes les grandes traditions philosophiques et spirituelles de l’Antiquité que nous avons évoquées dans les pages précédentes, ainsi que celui de la tradition biblique, à laquelle nous reviendrons plus loin. Toutes ces traditions convergent également avec l’essentiel des recommandations proposées aujourd’hui par les penseurs contemporains pour vivre une vieillesse heureuse, même si ces recommandations s’expriment désormais dans un langage nouveau.
Faisons donc un saut de sept ou huit siècles et transportons-nous aux XIXᵉ et XXᵉ siècles.
José Arregi, Aizarna, le 29 juillet 2026
www.josearregi.com
(À suivre)
