À propos d’un article de G. Ferretti sur le défi du post-théisme

Je regrette de n’avoir découvert qu’aujourd’hui l’article très documenté de Giovanni Ferretti « Post-cristianesimi : la sfida del post-teismo », publié dans la revue Il Regno Attualitá (vol. 69 [2024], pp. 321-333]. Il s’agit d’un texte critique, mais constructif et ouvert, rédigé dans un ton respectueux. Et je pense, comme l’auteur, que la question qu’il aborde est un grand défi pour tous ceux et toutes celles qui se sentent chrétiens, même si parfois on nie que certains parmi nous le soient.

Je ne peux parler qu’en mon nom propre, car il n’existe, à ma connaissance, aucun groupe organisé de « post-théistes ». (Je préfère, comme je le dirai plus loin, le terme « transthéiste »). Je me permets de souligner les principales affirmations avec lesquelles je suis en désaccord, en indiquant simplement les raisons de ce désaccord :

1. Je pense que l’auteur tombe dans une certaine contradiction lorsqu’il dit, d’une part : « la remise en question actuelle » des « interventions ponctuelles de Dieu comme cause parmi les causes du monde (…) ne me semble pas affecter le noyau essentiel du théisme chrétien traditionnel » ; mais ajoute ensuite que le post-théisme « contredit profondément » ce noyau essentiel du christianisme « lorsqu’il critique la vision d’un Dieu séparé…, sa liberté et sa personnalité ». Je me demande : celui qui remet en question ou accepte que l’on remette en question – comme c’est le cas de Ferretti lui-même, selon ce qu’il suggère – de telles « interventions ponctuelles de Dieu dans le monde », ne remet-il pas en cause la prétendue « liberté » de Dieu d’interférer dans le devenir de la réalité ? Or, si cette « liberté » d’intervention divine est remise en question, il ne reste que deux alternatives : soit on conçoit Dieu comme un Être suprême « déiste », extérieur, aristotélicien (personnel ?) qui n’intervient pas dans le monde une fois qu’il l’a créé, ou bien on le conçoit comme immanent au monde ou à la fois immanent-transcendant, mieux encore, au-delà d’immanence-transcendance (et du « personnel-impersonnel »), dans un registre fondamentalement « transthéiste ». En effet, celui qui nie que Dieu puisse intervenir en tant que cause physique extérieure ne peut que nier également qu’il puisse intervenir en parlant, en appelant, en aimant… depuis l’extérieur, car toute action sur le « psychisme » ou l’« esprit » humain nécessite nécessairement un support ou une médiation « physique ».

2. Je ne trouve pas juste l’appréciation faite par l’auteur de « la place que le post-théisme attribue à la science dans la théologie… jusqu’à l’élever au rang de source unique, en tout cas déterminante, de la connaissance aussi dans le domaine théologique-religieux ». « Source unique » ? Non, en aucun cas ; aucun des théologiens dits post-théistes ne l’affirmerait. « Déterminante » ? Cela dépend de ce que l’on entend par ce terme. Je dirais plutôt que la science est décisive en ce qui concerne la vision du monde et que celle-ci est décisive en ce qui concerne la cohérence ou la crédibilité du langage théologique.

3. Je ne trouve pas cohérente ni claire sa critique de la « resacralisation de la nature ». Cela dépend du sens que l’on donne au terme « resacralisation » ou « sacré »… Il n’est plus pertinent de parler de monde « sacré » par opposition à « monde profane ». Mais ni du point de vue d’une grande partie de la théologie actuelle, ni du point de vue de la théologie biblique et patristique, je ne vois pourquoi on ne pourrait pas considérer la nature, dont les humains font partie, comme une réalité « sacrée » (en libérant le mot de son opposition dualiste au « profane »).

4. Je pense que la référence à « la place préférentielle que les post-théistes accordent à « la mystique unitive ou fusionnelle » par opposition à la « mystique relationnelle » biblique (p. 330) est abusive. En tout état de cause, je dirais qu’il n’est pas correct d’identifier les termes « unitive » et « fusionnelle ». Dans toute « fusion », deux deviennent un, ce qui n’est pas applicable à la relation entre Dieu et un être du monde, car ils ne forment ni un ni deux entre eux. Par ailleurs, l’expression « mystique fusionnelle » n’apparaît chez aucun des auteurs critiqués par Ferretti, mais est une étiquette que l’auteur leur applique.

5. Je considère comme vague et inexacte sa critique de la prétendue « intention » qui animerait le post-christianisme de « conserver et valoriser, dans le christianisme, uniquement l’essence », essence qui s’identifierait « à l’expérience originelle de Jésus vécue par les premiers disciples, telle qu’elle est scientifiquement accessible avec la méthode historico-critique actuelle » (p. 331). D’une part, il n’explique pas, et personne ne pourra jamais expliquer, en quoi consiste cette « essence » si ce n’est en utilisant des catégories et des mots ; or, aucun concept linguistique ni aucune image humaine ne s’identifie à l’« essence » ou à la res, la réalité à laquelle ils se réfèrent (comme l’a déjà dit saint Thomas d’Aquin). D’autre part, aucun des théologiens critiqués par Ferretti ne prétend que « l’expérience originelle de Jésus » soit « scientifiquement accessible par la méthode historico-critique ». Personnellement, je le nie expressément.

6. Son jugement « sur le peu d’attention que les post-théistes accordent au caractère toujours et exclusivement analogique ou symbolique du langage théologique » (p. 332) me surprend quelque peu, car il semble assimiler deux termes qui sont très différents l’un de l’autre. Pour ma part, je n’ai jamais utilisé le terme analogique en relation avec les affirmations sur Dieu, et j’insiste sur la nécessité d’une théologie radicalement symbolique ou métaphorique.

7. Je me permets de conclure par trois remarques concernant la partie que G. Ferretti me consacre dans son étude :

a) Giovanni Ferretti ne mentionne pas et ne tient pas compte, je crois, du livre L’Infinito prima di Dio. In transizione: liberare il misterio divino dalle immagini umane (Gabrielli Editori, 2024; édition originale en français, Dieu au-delà du théisme. Esquisses pour une transition théologie, Éditions Karthala, 2023). J’y développe le sujet de manière plus approfondie et systématique d’un point de vue herméneutique, historique, philosophique et théologique-christologique.

b) Ferretti souligne que ma position théologique ultime reste « indéterminée » (p. 326). Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Pour parler de Dieu, ni les sciences exactes ni les concepts univoques sont valables. Seules certaines métaphores qui nous mènent au-delà du dit.

c) Comme je l’ai indiqué plus haut, j’utilise le terme « transthéisme » plutôt que « post-théisme ». Le dépassement du « théisme » n’est pas une nouvelle doctrine (ni même une doctrine nouvelle). Ceux qui se sentent à l’aise avec l’image « théiste » traditionnelle de Dieu (qui était, logiquement, l’image que Jésus avait de lui) peuvent sans hésiter la conserver, mais sans s’y accrocher, en la traversant, en la transcendant. Ceux qui se sentent poussés à s’exiler de cette image, qu’ils le fassent librement, comme l’ont fait Jacob, Moïse, Élie… et Jésus lui-même dans une certaine mesure, ainsi que les mystiques de toutes les traditions, sans s’accrocher à aucune autre image alternative. Ainsi, nous continuons à cheminer, au-delà du théisme et de l’athéisme.

José Arregi

www.josearregi.com