Refaire la théologie, recréer la communion. Réflexions sur le prochain voyage de Léon XIV en Espagne
Dans un mois, le pape Léon XIV se rendra en Espagne sous la devise : « Levez les yeux ». Naturellement, j’ignore ce qu’il dira au cours de ses nombreuses interventions, mais cette devise est belle, et les gestes disent souvent davantage que tous les mots. En l’occurrence, le geste réside dans certaines visites inscrites au programme ; elles constituent, me semble-t-il, l’aspect le plus intentionnel et le plus révélateur de ce voyage pontifical, bien davantage que l’accueil par le roi et la reine, les rencontres avec les évêques, les représentants politiques ou les jeunes catholiques proches de l’Église, ainsi que la messe de masse, la procession de la Fête-Dieu ou l’adoration eucharistique. C’est à ces visites et aux implications théologiques qu’elles comportent que je consacrerai ces lignes, rédigées à la demande du directeur de RELIGIÓN DIGITAL.
Le pape visitera le centre de l’Albergue Cedia pour les sans-abri pris en charge par Caritas à Carabanchel (Madrid), le centre pénitentiaire « Brians 1 » (Barcelone), le port d’Arguineguín (île de Grande Canarie), point d’arrivée des migrants survivants embarqués sur des pateras ou des cayucos avant d’entamer un long calvaire à l’issue incertaine, ainsi que le Centre Las Raíces (île de Tenerife), espace d’accueil temporaire pour migrants. Voilà l’essentiel de ce voyage. Voilà le critère de l’humain ou du divin : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli », « J’étais en prison et vous êtes venus me voir », « J’avais faim et vous m’avez donné à manger », « Je n’avais pas de maison et vous m’avez hébergé ». Se faire prochain est la priorité citoyenne universelle, comme pour le bon Samaritain (considéré par le système officiel juif comme un étranger ou comme un hérétique) dans la parabole de Jésus : il vit l’homme blessé au bord du chemin, fut saisi de compassion, s’approcha de lui, banda ses blessures, l’a pris sur sa monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Tout est fait, tout est dit.
Je ne doute pas que Léon XIV saura accompagner ces visites de son ton mesuré et de sa parole énergique. Comme récemment lors de son voyage en Afrique : « La mer et le désert sont, depuis des millénaires, des lieux d’enrichissement mutuel entre les peuples et les cultures. Malheur à nous si nous les transformons en cimetières où l’espérance elle aussi meurt! », a-t-il déclaré en Algérie. Au Cameroun, il a proclamé : « Le monde est en train d’être ravagé par une poignée de tyrans ». Et encore : « Les seigneurs de la guerre feignent d’ignorer qu’il suffit d’un instant pour détruire, tandis qu’une vie entière ne suffit souvent pas pour reconstruire. Ils ferment les yeux sur le fait que des milliards de dollars sont dépensés pour tuer et dévaster, alors que les ressources nécessaires pour soigner, éduquer et reconstruire demeurent introuvables ». En Guinée équatoriale, il a dénoncé la « colonisation » des ressources minières africaines.
Je me réjouis que, dans le paysage mondial désolé que nous traversons, la parole du pape Léon, faisant écho à celle du pape François, résonne sur ce ton et revendique avec tant de force la justice et la paix à l’échelle de la planète. Je me réjouis que le message socio-politique et écologique occupe le centre de sa prédication. Et qu’il demeure, comme son prédécesseur, l’une des voix prophétiques les plus reconnues aujourd’hui sur le plan international.
Cependant, je ne peux m’empêcher de formuler une fois encore quelques réflexions qui me paraissent fondamentales en cette époque de profondes et inquiétantes transformations civilisationnelles. Elles peuvent sembler de simples questions de nature « théologique » intra-ecclésiale, mais je soutiens qu’aucune question théologique, ecclésiale ou religieuse n’est étrangère à la politique et, inversement, qu’aucune question socio-politique n’est étrangère à la théologie, à l’Église ou à la religion en général. À l’approche de la visite du pape en Espagne, je me demande donc : son langage théologique –dans ses discours ou ses conférences de presse– sera-t-il cohérent avec la transformation politique qu’il appelle de ses vœux, que nous désirons tous ? Je ne puis le savoir, mais il me semble entrevoir quelques indices dans son récent voyage en Afrique.
Sur le vol de retour vers le Vatican, interrogé au sujet de la décision du cardinal allemand Reinhard Marx, archevêque de Munich et Freising, d’autoriser la bénédiction des couples de même sexe dans son archidiocèse, il répondit avec son expression habituelle, sereine et naturelle : « Le Saint-Siège s’est déjà entretenu avec les évêques allemands. Le Saint-Siège a clairement indiqué que nous ne sommes pas d’accord avec la bénédiction formelle des couples, en l’occurrence des couples homosexuels ». Je ne sais comment comprendre ce « nous ne sommes pas d’accord » : veut-il dire que, même en désaccord, le pape ne l’interdira pas ? Ce qui est parfaitement clair, en revanche, c’est que le pape –ou la papauté– ne reconnaît pas l’amour d’un couple homosexuel comme sacrement de l’Amour. Je ne puis comprendre cela dans la bouche de quelqu’un qui se dit le vicaire de celui qui a déclaré : « Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres » (Jn 15,17). Ou encore : « Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition [ou aux préjugés] des hommes » (Mc 7,8). Ou tout simplement : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux ; car c’est là la Loi et les Prophètes [ou toute la théologie et toute la morale] » (Mt 7,12).
Et je me demande : dans ce monde désorienté de 2026, un discours politique subversif est-il crédible dans la bouche d’une Église institutionnelle attachée à des préjugés homophobes au nom de Jésus ? Suffira-t-il que les évêques allemands, ou n’importe quel évêque, puissent autoriser leurs prêtres –un terme étranger à Jésus– à bénir de manière égale tous les couples qui le souhaitent, qu’ils soient homosexuels ou hétérosexuels ? Ce serait déjà quelque chose, mais l’essentiel manquerait. Il faudrait renverser, subvertir, l’ancien modèle ecclésial hiérarchique, clérical et machiste. Il faudrait que chaque communauté choisisse une personne –homme ou femme à égalité– et lui confère, pour une durée déterminée, le pouvoir d’absoudre et de bénir, au nom de Jésus, le pain de l’Eucharistie et l’amour d’un couple, quelle que soit son identité de genre ou son orientation sexuelle, sans dépendre pour cela d’un « ordre sacré » ou d’un pouvoir particulier reçu d’un évêque choisi par un pape élu par des cardinaux désignés par le pape précédent. Autrement, ce ne serait pas l’Église de Jésus.
Mais revenons à l’avion de retour d’Afrique et à la conférence de presse. Immédiatement après les paroles que je viens de citer, le pape ajouta avec la même simplicité : « L’unité ou la division de l’Église ne devrait pas tourner autour des questions sexuelles. » Voilà qui est clair et irréprochable. Pourtant, ici encore, des doutes surgissent quant à la portée réelle de ces paroles : voulait-il dire que, dans l’Église catholique, il n’y aurait plus de conflits de communion avec Rome — ni censures, ni condamnations, ni excommunications — parce qu’un théologien ou une communauté catholique ne suivrait pas la doctrine ou les canons du Vatican en matière de sexualité ? Je m’en réjouirais. Mais, une fois de plus, je ne puis m’empêcher de me demander : n’y aura-t-il pas non plus de conflits de communion ecclésiale –ni censures ni condamnations– lorsqu’une personne ou une communauté catholique soutiendra, dans d’autres domaines, des doctrines théologiques que le Saint-Siège désapprouve ? Si ce n’était pas le cas, j’y verrais un problème.
Et tout cela a-t-il quelque chose à voir avec le prochain voyage du pape en Espagne ? Je crois que oui. Depuis le début de ces lignes –et depuis le début du précédent pontificat avec le pape François– j’ai soulevé une question qui, sans être la plus importante, demeure cruciale : l’exigence incontournable de cohérence de la part de l’institution catholique entre son discours politique ad extra (adressé à la société mondiale) et son discours religieux-théologique ad intra (adressé à la communauté catholique). Cette cohérence nécessaire concerne deux plans intimement liés : celui du langage théologique et celui de la communion ecclésiale. Ce n’est pas là, je le sais, que se jouent les questions essentielles de notre temps, mais s’y joue en partie la crédibilité actuelle de l’Église catholique, son avenir, la transmission de l’inspiration qui animait Jésus et, par conséquent, sa contribution possible à la justice et à la paix mondiales.
En premier lieu, il me paraît urgent que l’institution catholique actualise son langage théologique : qu’avec des siècles de retard elle réinvente les anciennes doctrines, les anciens canons et les anciennes rubriques. Non pas qu’elle impose une nouvelle orthodoxie universellement contraignante, mais qu’elle affirme et ouvre une nouvelle possibilité : la possibilité –pour quiconque estime cela nécessaire afin d’être disciple de Jésus et de se reconnaître chrétien et catholique– de recréer librement et de manière responsable toute la théologie, tous les dogmes et toutes les institutions. Qu’elle honore et restaure le terme Dieu comme nom du Mystère indicible et comme Souffle et Présence de tout en tout. Qu’elle réinvente l’institution catholique et toutes ses structures impériales et médiévales. Qu’elle abolisse le modèle de l’ordre sacré pyramidal, le cléricalisme et le machisme qui lui sont inhérents. Qu’elle rende à l’Évangile vivant de Jésus son âme inspirée et sa force inspiratrice. Qu’elle contribue ainsi à ressusciter l’espérance, c’est-à-dire la motivation, l’élan et le désir de se consacrer à la cause d’une nouvelle humanité fraternelle et sororale envers notre sœur la Terre-Mère et tous les êtres vivants.
En second lieu, il me paraît également urgent que le Vatican révise radicalement les fondements de la communion ecclésiale. Qu’il cesse d’avoir peur de la diversité, de la différence et du pluralisme. Que Rome cesse de se considérer comme le « principe et fondement perpétuel et visible de l’unité » des chrétiens, sauf si on comprends cela dans le sens que l’évêque de Rome est reconnu, parmi les Églises qui le souhaitent, comme garant du respect et de la reconnaissance de la diversité. Qu’elle étende à la théologie dans son ensemble cette affirmation du pape Léon dans l’avion de retour d’Afrique : « L’unité ou la division de l’Église ne devrait pas tourner autour des questions sexuelles. » Qu’elle prenne conscience qu’aucune idée ou croyance dogmatique n’est essentielle à la foi vivante ni à la communion profonde entre chrétiens, et que c’est l’imposition de doctrines –toujours relatives et discutables– qui brise la véritable communion. Que personne ne soit exclu de la table commune de Jésus pour ce qu’il « croit » ou cesse de « croire ».
À ce propos, je me permets d’évoquer le cas de trois évêques de Rome appelés Léon qui, en voulant imposer leur pouvoir et leur doctrine à toute l’Église, l’ont divisée. Au Ve siècle, Léon le Grand (ou Léon Ier) voulut exercer sa primauté sur toutes les Églises, persécuta les manichéens, imposa le dogme de Chalcédoine (Jésus comme une seule personne possédant deux natures, l’une divine et l’autre humaine, toutes deux entières « sans confusion ni séparation ») et condamna de nombreuses Églises incapables de comprendre ou d’accepter ce dogme. Cinq cents ans plus tard, en 1054, Léon IX voulut imposer son pouvoir romain à toutes les Églises et excommunia le patriarche de Constantinople, provoquant ainsi la division entre les Églises d’Orient et d’Occident. Puis, cinq cents ans plus tard encore, en 1521, à l’aube de l’Âge Moderne, Léon X excommunia Luther et provoqua la rupture entre catholiques et protestants.
Conclusio patet : ce n’est pas la négation d’une doctrine, d’un dogme littéral ou d’un canon qui brise la communion, mais leur absolutisation, leur rigidification et leur imposition. Toute opinion théologique est moins importante que la discrimination fondée sur le sexe ou le genre, sauf lorsqu’une opinion théologique conduit elle-même à la domination ou à la discrimination.
Levez les yeux, réveillez-vous. L’aubépine et la vigne sont déjà en fleurs. Les manuels et les canons rigides retrouveront-ils ce souffle frais qui inspira Jésus, le prophète palestinien, afin que fleurissent sur la terre la justice et la paix, qui ne peuvent éclore que conjointement ?
Aizarna, 7 mai 2026
(Publié dans RELIGIÓN DIGITAL, dans le dossier RD « L’Espagne qui attend le pape »)
